Alors qu’un nouveau financement de près de 175 milliards de FCFA a été officialisé pour la réhabilitation de la section routière Édéa-Douala, une question de souveraineté s’impose avec acuité. Comment un pays regorgeant d’immenses richesses naturelles peut-il continuer à subordonner son développement aux agendas et aux crédits d’institutions étrangères ?
Le mirage des financements extérieurs face à l’urgence de l’émergence se manifeste dans l’actualité infrastructurelle de ces jours et il y’a vraiment de quoi faire réfléchir quand on pense à l’avenir du pays. Une mission conjointe menée par l’Agence Française de Développement (AFD), la Banque Européenne d’Investissement (BEI) et l’Union européenne a présenté au gouvernement camerounais un montage financier de 266,2 millions d’euros (environ 174,6 milliards de FCFA) destiné à la reconstruction des 47 kilomètres de la section Édéa-Douala et à la construction d’un second pont sur la Dibamba. Sur le plan technique, la modernisation de ce corridor stratégique pour l’économie nationale et sous-régionale (corridor Douala-Bangui) est une nécessité absolue. Nul ne peut le nier. Mais sur le plan géostratégique et économique, l’analyste et le citoyen soucieux de l’avenir de la nation ne peuvent s’empêcher de ressentir un profond vertige.
Peut-on bâtir l’horizon 2035 sur des économies occidentales en crise ?
La première interrogation qui brûle les lèvres est celle du réalisme et de la lucidité géopolitique. Peut-on sérieusement continuer de croire qu’une puissance comme la France, engluée dans une crise économique profonde et des turbulences budgétaires structurelles, possède encore la capacité d’assurer la transformation et la construction des pays qu’elle a historiquement pillés et qui ambitionnent légitimement d’atteindre l’émergence à l’horizon 2035 ? S’en remettre de manière chronique à l’aide publique au développement ou à des prêts conjoints européens revient à lier notre destin économique à des équilibres extérieurs de plus en plus fragiles. Les contribuables européens eux-mêmes s’interrogent sur la pertinence de ces flux sortants alors que leurs propres services publics vacillent. Pourquoi persister dans ce cordon ombilical archaïque ?
Où vont les ressources du Cameroun ?
La problématique centrale demeure l’inadéquation criante entre le potentiel macroéconomique du Cameroun et sa dépendance financière. Où vont réellement les ressources colossales issues de l’exploitation de nos richesses ? Pétrole, bois précieux, or, minerais divers, bassin hydrographique incroyable et potentiel agricole exceptionnel ? Le sous-sol et les terres du Cameroun génèrent chaque année des flux financiers considérables. Pourtant, pour bitumer à peine 47 kilomètres de route et ériger un mini pont, le pays doit s’en remettre à la bienveillance de prêteurs extérieurs, alourdissant un peu plus la dette souveraine des générations futures. Cette situation met en lumière un paradoxe insoutenable. D’un côté, un pays doté d’une formidable armature de leviers économiques et fiscaux, de l’autre, une gouvernance financière qui semble incapable de mobiliser, sécuriser et réorienter ces flux internes vers les grands chantiers structurants.
Le sursaut de souveraineté économique peut-il se faire avec les politiques actuelles ?
L’objectif d’émergence en 2035 prononcé dans les discours par les autorités politiques camerounaises ne se décrète pas à coups de communiqués de presse partenariaux. Il se conquiert par la maîtrise totale de la chaîne de valeur des ressources du pays et par une rigueur implacable dans la collecte et l’affectation des deniers publics. Si la réfection de la Nationale N°3 est une bouffée d’oxygène pour le trafic, elle doit surtout sonner comme un électrochoc. Les politiques de développement définies et entretenues par les dirigeants actuels qui semblent être dépassés par les réalités géopolitiques et géostratégiques africaines et du monde actuel tel qu’il bouge aujourd’hui, peuvent ils encore apporter de réels résultats après tant d’echecs ? Peut-on aisément faire des évaluations pertinentes des infrastructures routières et sportives en cours de construction depuis toujours et jamais inachevés ?
Il est grand temps de repenser le modèle de développement du Cameroun en s’appuyant d’abord sur ses propres forces vives, ses PME locales, et une exploitation transparente de ses immenses richesses. La véritable indépendance passe par la fin des perfusions financières extérieures qui n’ont rien apporté de concret depuis la période des indépendances jusqu’à nos jours. Le changement de paradigme s’impose pour un pays d’Afrique francophone qui veut réellement se développer.
Éric Moïse NKOUANDOU MOUNTOUMNJOU